Le cercle vicieux de l’urbanisation de nos villes européennes
Depuis le 18ème siècle, les relations entre la ville et la nature sont complexes, on a d’abord introduit la nature en ville, ce qui a produit des activités économiques et une certaine mixité sociale. Ensuite, on est sorti de la ville pour retrouver la nature, ce qui a amené de nouveaux concepts de péri-urbanisation tels que les cités jardins, les pavillons de banlieue et les grands ensembles. Ces derniers ont davantage conduits à une ségrégation sociale qu’à un épanouissement des hommes dans des espaces verdoyants. Ces nouveaux espaces bâtis sont totalement dépendants des centres villes et sont devenus des lieux où la population se sent mise à l’écart de la société. De plus, ce modèle d’urbanisme ne s’est jamais interrogé sur l’intégration au paysage urbain et naturel ; on peut citer les immeubles non alignés sur rue et non mitoyen et ces maisons qui sont isolées et qui ne présentent aucune qualité thermique.
Cet urbanisme explique pourquoi, à l’heure actuelle, on observe deux tendances :
- Un mouvement inverse qui consiste à vouloir se rapprocher de la ville pour abandonner la voiture, les embouteillages et le manque de vie de ces espaces d’habitation.
- Un mouvement de rurbanisation qui est né d’une envie de quitter totalement la ville et les banlieues pour la campagne. En effet, pour vivre dans la ville et pas en périphérie, il faut encore avoir les moyens de se l’offrir.
C’est dans cet état d’urgence d’agir qu’est née la notion de développement durable derrière laquelle se cache un concept dont une partie des idées directrices ont déjà été pensées dans les modèles urbains précédents. La grande nouveauté aujourd’hui est la nécessité de préserver la planète et ses ressources. C’est là que nait l’urbanisme durable et par conséquent la ville durable.
Les problèmes de nos villes européennes
Les villes européennes ont aujourd’hui des problèmes communs qui ont donné naissance à la notion de ville durable.
La péri-urbanisation a eu de nombreux méfaits sur le fonctionnement des villes européennes ; ils sont multiples :
- Une diminution progressive des terres agricoles et des espaces naturels au profit d’espaces urbains grandissants. En effet, la ville s’agrandit et grignote la campagne notamment avec le phénomène des maisons individuelles
- Un surcout engendré par l’entretien et la construction de nouveaux réseaux alimentant des maisons individuelles. L’étalement urbain conduit à des coûts très importants pour l’environnement et la consommation des ressources naturelles et pour les collectivités.
Les coûts générés par l’étalement urbain sont supérieurs à ceux d’un développement compact de la ville.
- L’utilisation massive de la voiture entraine un gaspillage des ressources ainsi qu’une pollution grandissante puisque la voiture coûte de moins en moins chère et le nombre de voitures par ménage est en constante augmentation.
- Des problèmes sociaux engendrés par ces espaces urbains fragmentés et isolés où l’on est de plus en plus individualiste et où la mixité sociale disparait. Les gens qui se ressemblent se retrouvent dans les mêmes endroits et se fréquentent. Le développement des services urbains est donc inégal.
- Des problèmes économiques et politiques engendrés par la concurrence sur le territoire et la difficulté de la cohérence des institutions.
Le cercle vicieux du modèle de développement de la ville
Au niveau de la ville, tous les problèmes sont reliés par l’étalement urbain généré par la séparation des fonctions sur le territoire, par le désir d’être propriétaire de son logement, et surtout de son sol, et par la grande mobilité permise par l’automobile.
Tout d’abord, un problème persiste : ce mode de vie est très bien ancré dans les mentalités des populations des grandes métropoles européennes. En effet, l’homme s’est très bien adapté à cet urbanisme fonctionnel, et il n’est pas simple de lui demander de changer ses habitudes.
Il y a d’abord eu une phase de suburbanisation dans les années 1940, puis une phase de péri-urbanisation d’espaces discontinus sans liens les uns avec les autres dans les années 1970 ;si ce n’est les grands axes de communication, et enfin une phase de rurbanisation depuis les années 1990.Le tout s’est construit petit à petit sans cohérence globale et en s’étalant sur le territoire extramuros des grandes villes.
De plus, un autre problème vient du fait que ces fonctions étalées sur le territoire n’ont pas de centre-ville, les populations se rapprochent alors toujours du centre-ville de la ville principale de la métropole. De surcroît, les zones d’habitation, d’emplois, de loisirs et de commerces sont de plus en plus éloignées les unes des autres.
Quelles sont alors les alternatives à ce développement de la ville?
Une première solution serait de limiter la croissance de l’agglomération mais le fonctionnement de la métropole ne permet pas une telle action ; pour la région Ile de France par exemple, les villes nouvelles satellites devaient permettre de freiner la croissance de Paris et de créer d’autres centres-villes autour desquels devaient se développer la ville. Mais la croissance urbaine est telle, que celle de Paris a rejoint celle des villes satellites.
De fait, la ville s’étale donc et ne sait pas s’arrêter, la spéculation foncière aussi et le marché du logement est favorisé par cet étalement urbain. En effet, le développement des lignes de RER et autres trains de banlieue permet, dans un sens de dissuader la population d’utiliser la voiture, mais dans un autre d’accéder à la propriété de son logement à un moindre coup à cause de l’éloignement au centre. Puisque la proximité d’une ligne entraine inévitablement la construction de lotissements de maisons individuelles ou d’immeubles collectifs.
En plus de cela, la moitié de l’ensemble des logements en France est constitué de maisons individuelles. De nombreux ménages s’étant déplacés en périphérie de la grande ville, où de plus en plus d’équipements commerciaux et zones d’emplois ont été crées. Ce développement du commerce et de l’emploi dans des espaces en périphérique a entrainé une diminution de l’attractivité des centres-villes. Et c’est un cercle vicieux puisque cette baisse de l’attractivité du centre-ville a conduit à un nouveau déplacement de la population en périphérie. Cette population a généré un développement de la mobilité automobile et des transports en communs, c’est-à-dire un développement de la ville et un agrandissement de la métropole.
Ainsi, les investissements sur les infrastructures se sont multipliés et ont permis de diminuer le coût du transport. C’est pourquoi les constructions ont pu s’étaler sur le territoire puisqu’il n’est pas cher de se rendre du travail au domicile, du domicile vers les commerces etc.
De plus, la vitesse de déplacement augmente même s’il y a un trafic soutenu ce qui entraine nécessairement un changement d’échelle de la ville et de la vie en ville qui s’étale toujours davantage.
A Paris par exemple, le développement de transports en commun de banlieue à banlieue permettrait à la population péri-urbaine de laisser la voiture pour prendre des trains qui ne perdraient pas de temps à traverser le centre. Malheureusement, les transports en communs parisiens sont faits de telle sorte qu’il faut souvent passer par Paris intramuros pour rejoindre, en transport ferré, une autre banlieue parfois située à proximité de la sienne. En banlieue éloignée, si l’on ne travaille pas dans Paris, il est presque obligatoire d’avoir recours à sa voiture pour se rendre au travail si on ne veut pas perdre du temps dans les changements de bus. Ceci montre bien que la centralisation est encore très présente et qu’on est loin de la ville polycentrique. Et comme l’utilisation de la voiture est prioritaire, les zones d’emplois s’étalent encore davantage sur le territoire afin de désengorger les axes de communication. On n’hésite pas à construire encore plus loin, ou à déménager une entreprise dans un espace vierge puisque, de toute façon, des logements seront ensuite construits à proximité de ces nouvelles zones d’emploi. Mais la circulation augmente sans cesse avec le processus de redistribution du trafic routier, et il finit par être impossible de créer de nouveaux axes. Ceci aboutit, à long terme, à une superposition d’axes routiers : les rocades.
Toutefois, pour stopper ou, tout du moins, ralentir ce phénomène d’expansion de la ville avec tous les problèmes que cela engendre, il faudrait réussir à faire évoluer les mentalités car, pour la population, l’accès à la maison individuelle symbolise encore la réussite sociale : le rêve américain.
L’apparition du concept « ville durable »
Dès lors, on comprend qu’il y a deux raisons majeures aux problèmes actuels de la ville :
Le cercle vicieux qui conduit la ville à s’agrandir sans cesse en s’étalant toujours plus
Le départ des habitants aspirant à une vie dans des espaces moins pollués et qui finissent par l’être tout autant que le centre. Cette deuxième cause de migration en périphérie apporte plus d’inconvénients et détériore le cadre de vie. Les péri-urbains finissent par être stressés par les embouteillages, par la perte de temps, et le gain fait sur le logement à moindre coût se voit dépassé par les dépenses liés à l’usage de la voiture. Par ailleurs, la hausse des prix des carburants, comme procédé dissuasif de l’utilisation de la voiture, pénalise les classes les plus défavorisées qui habitent le plus loin des centres-villes.
Il n’y a pas de doutes sur le fait que ce modèle de fonctionnement des grandes métropoles finira par se retourner sur lui-même et aboutira à une impasse.
C’est pourquoi, le modèle des villes qui s’étalent, soulève la question de la densification des espaces bâtis. Cette forte densité devient une des composantes de la ville durable : la ville durable doit être compacte.
A l’heure du Grand Paris et de l’Arc express, les franciliens devront se prononcer entre le 1er octobre 2010 et le 1er février 2011 sur le nouveau tracé du métro. Ce nouveau tracé du métro parisien n’encouragerait-il pas l’étalement urbain en proposant de relier de plus en plus de banlieues éloignées au centre de Paris ? La ville compacte et polycentrique n’a donc toujours pas sa place dans les débats politiques actuels.
Sources :
La forme des villes : Caractériser l’étalement urbain et réfléchir a de nouvelles modalités d’action, Collectif, éditions Lavoisier, 2000
Richard Rogers, Des villes pour une petite planète, Le moniteur, 2000
ARENE Ile-de-France, Construction durable: les bénéfices économiques, 2004.
ARENE Ile-de-France, Quartiers durables. Guide d’expériences européennes, avril 2005.
Peter Knoepfel, Antonio Da Cunha, Jean Phhilippe Leresche, Stéphane Nahrath, Enjeux du développement urbain durable : Transformations urbaines, gestion des ressources et gouvernance, presses polytechniques et universitaires PPUR, 2005
http://sustainable-cities.eu/index.php (Campagne des villes durables européennes)
http://www.eurocities.org/main.php
Gabrielle Millan
Architecte
millan.gabrielle@gmail.com
